_______________________________________________________________
Une gorgée, une chips avalée.« Hein que mon Baptiste il veut aller à l'école hein mon grand ? »
« Nan. Je veux aller jouer. »
« Va, file jouer mon grand ! hahaahohoho »
«Qu'il est mignon ton petit Baptiste ..!»
Deux gorgées, une tomate cerise, je me redresse dans mon siège. Baptiste s'enferme dans une cabane en bois, et sans doute joue-t-il avec un petit déjà à l'intérieur car on entend du remue-ménage là dedans. Une cuisinière rose en plastique surgit soudain d'une des petites fenêtres, et reste coincée dans celle-ci.« J'ai encore fait des folies à Ikea, j'ai racheté une table basse d'une telle beauté ! Vous voulez la voir? »
« Évidemment ! D'ailleurs moi mon étagère est de chez Ikea [...] Vraiment bien ta table. J'hésite à avoir la même tiens ! »
Un coup d'½il aux enfants. Baptiste se bat avec sa s½ur pour le vélo. Elle hurle. Baptiste l'emporte, et fuit en pédalant comme un dément, ravi. Sa nouvelle acquisition le rend si euphorique qu'il roule sur une racine, et tombe lamentablement sur le goudron. Il ne pleure pas, il regarde seulement si le vélo est toujours là.«De toutes façons c'est bien simple, si j'écoutais ma femme mon salaire serait dépensé avant qu'on ne l'ai reçu !»
«Oh mais tu es bien content de cette nouvelle étagère pourtant ! Hinhinhin.»
«Oui, j'dois le reconnaître, elle est bien cette étagère. Tout comme les nouvelles lampes de la chambre.»
«Eh bien tu vois ! Et c'est moi qui ai choisi, mais monsieur râle alors que j'ai l'oeil pour ça.»
«Ah voyez là la prétentieuse, non mais regardez, on dirait que tu as créé ces lampes.»
«C'est presque ça, j'ai créé le concept de ces lampes associées à notre chambre.»
Mon portable m'indique un message reçu. Les minutes ne s'écoulent plus pareil, elles ne jouent que des partitions de l'éloge d'Ikea et de son influence indéniable dans tout les foyers. Chacun se gargarise de ses trouvailles, croyant avoir fait la meilleure association de meubles que le voisin. Ils oublient qu'ils ont le même mobilier.«On est en train de refaire tout le rez-de-chaussée, et attention, on n'a pas fait les choses à moitié, on a tout cassé ! »
«Ouaaaah mais dis donc vous n'avez peur de rien [...] ! »
«Tu penses! On a hésité, mais voyez-vous madame voyait ça parfaitement réalisable...»
«Ton souci c'est que tu n'arrives pas à matérialiser une idée.»
«Je ne m'en porte pas plus mal, en attendant qui s'occupe des travaux là-dedans...»
«Tu sais bien que si ils n'étaient pas là ces travaux, tu t'ennuierais.»
Je mâche un morceau de carotte fade au possible, j'hésite à le recracher discrètement mais je me résous à l'avaler d'un trait, masquant une grimace. Je reçois l'appel d'un ami qui n'a pas le moral. Je tente de l'écouter du mieux que je peux, au milieu des discours absurdes de ces adultes qui ont oublié leur vie, de Baptiste qui frappe volontairement les petites roues de son vélo sur le sol afin de faire le plus de bruit possible, des sons lointains de l'été, des senteurs de la vie, de la sensation d'invulnérabilité qui me submerge. Moi je me dis que j'ai quelque chose. Que je ne serais pas comme eux._______________________________________________________________
Non, je ne serais pas comme ça. Je dessinerais, je lirais, et au travers de mes voyages écrits, j'oublierais le reste. Le fait que sans argent nous ne sommes rien, que je ne suis rien face à ces théâtres quotidiens mettant l'absurdité de nos vies en évidence. J'aimerais trouver autre chose. Voyager, voyager par tout les moyens, et même avec ou sans moyens justement. Voyager dans mes rêves endormis, voyager dans des pays inconnus, voyager dans mes découvertes, voyager, voyager, voyager... Le Vide deviendrai Voyage. Mais je ne dois pas encore mesurer l'impact que je peux avoir. Il ne se compte sur rien, je n'ai pas d'impact, mes idées ne voleront pas à travers champs alors que je sais que chacun a sans doute les mêmes aspirations délirantes d'accéder à un monde autre, un monde caché dont on a mangé la clé. Mais ma jeunesse ne sait pas ce qu'elle dit, ma jeunesse ne comprend pas que je n'ai pas le choix. Jeune, je suis jeune. Alors, je me complais dans les soirées arrosées, dans les caresses et les baisers. L'école fait heureusement découvrir des personnes, parfois. On refait le monde quand on est petit, on décide que les arbres seraient bleus quand nous seront grands ... Et arrivent alors les devoirs dont une seule réponse est juste, les choix qui n'aboutissent qu'à une voie possible, le travail à horaires fixes, sans changement envisageable. Le travail n'ouvre pas au monde. Il le transforme. Un jour, vous vous direz que tout cela est normal, qu'il faut aller faire ses courses, qu'il faut changer la couche de votre enfant, qu'il faut sortir le chien et laver la voiture familiale. C'est la réponse juste, le bon choix, la routine nécessaire. Selon eux, les Grands, les Hommes Importants, les Manipulateurs de Robots que nous deviendrons tous très bientôt. On le verra pas venir, ou alors comme moi vous le verrez tellement tôt que vous serez tenté d'être fataliste, et d'accepter le Destin inscrit dans des papiers administratifs.
Mais non! Je ne serais pas des leurs. Je n'aurais pas pour vie un leurre."
Car dans le bocal à poisson rouge, moi je ne veux pas y aller"
Personnage de Paloma, dans le film
Le Hérisson. On mimera la vie qu'on n'aura pas. La vie qu'on a jamais essayé d'avoir, la vie qu'on a accepté comme telle car elle est similaire aux autres, aussi similaire que cette table basse noire à monter sois-même comme si elle venait de notre création. Notre création meurt en grandissant, on ne crée plus que des simulacres de ravissement face à une étagère, de désarroi face aux combats dans les pays orientaux, de colère face à la montée des prix du lait. On abreuvera nos voisins de plaintes qui sont répétées sans cesse, on se plaindra de son mari, de ses enfants, de ses achats, de son travail. Et puis, autour d'un verre de chez Ikea, on rira de bon c½ur en apprenant qu'Untel a rayé sa voiture neuve.
Aujourd'hui, rien ne surpasse l'Ennui. Vous pourrez toujours faire des mômes, acheter des meubles chez une grande firme de mobilier, réaménager votre maison. Rien ne changera l'inéluctable : un soir vous verrez que votre vie est vide, et qu'une fois mort les vers vous dévoreront pour laisser votre cercueil tout aussi vide. Vos efforts n'auront servi à rien sinon à montrer aux générations suivantes la voie à poursuivre dans le culte de l'abbération. Ne pouvons pas devenir des évadés de cette vie là ? Ne pouvons pas voir enfin que tout ça ne résulte que de la peur du Vide, l'effroi de ce néant que chacun connaît un soir ou l'autre, le Vide incroyable et oppressant que chacun rempli avec des photos d'amis que nous ne n'aimons pas, d'animaux qui voudraient s'enfuir, d'insectes écrasés par vos manies de la propreté, du rangement. A croire qu'il faut la ranger, cette vie, pour ne plus voir de Vide. Tout cela n'est qu'une commode à 5 tiroirs : le premier étant l'enfance, le second le mariage, le troisième la maison, le quatrième les enfants, le dernier la mort (ou le divorce, si on veut une nouvelle commode en PVC imitation bois). Cette histoire, on l'a tous en commun. Mais pourquoi ne pas regrouper nos meubles ? Créer autre chose grâce à nos vestiges d'imagination ? Enfant, nous rêvions tellement, tout était possible, seul l'envie, le désir comptait. Pourquoi le bonheur n'existerait-il pas ailleurs que dans l'argent dont on ne verra plus rien dans l'au-delà ? J'ai tellement honte parfois... De tout ça, de mes besoins futiles dont je pourrais tant me passer. Toutes ces acquisitions qui me rassurent, qui me font croire que j'ai quelque chose. Que je n'ai pas RIEN. Que je ne suis pas RIEN. Le Vide, j'en ai toujours eu peur. Puis j'ai fait de l'escalade, et j'ai monté malgré le Vide. Pourrais-je faire pareil ? Avancer en oubliant ma peur, en cessant d'avoir des besoins aussi stupides et aussi coûteux?
J'ai voulu travailler dans la publicité, je me disais que ça m'aiderai à apprivoiser ces besoins et cette peur de n'être que du Vide sans eux. Je sais néanmoins que ça ne changera rien, nous sommes nous-mêmes des marchandises. On se vend sans cesse auprès des autres, pour avoir des copains, pour avoir un boulot, pour avoir un mari/une femme. Souvent, pour avoir un peu d'amour, il faut bien le dire, et aussi beaucoup d'argent. Car être seul et sans meubles, c'est être le Vide."
Tu as vu comme on se vend ? Tu as vu comme on en tremble ?"
_______________________________________________________________